Voyage au cœur de l'Histoire

L'histoire du Castrum débute bien avant l'Histoire:

Au Néolithique déjà, en ces temps hostiles, la forteresse est le Mont Bouquet lui-même.

Née sous la poussée des Pyrénées et la formation du massif Alpin, cette chaîne de monts particulière se présente comme une barrière protégeant la plaine du piémont Cévenol des rigueurs du Mistral qui sévit dans la vallée du Rhône; sa face sud-est s'est soulevée en de vertigineuses falaises fournissant un rempart naturel infranchissable tandis que l'autre flanc descend en pente douce vers la vallée.

 ☜ Chaîne du Bouquet et ses falaises

 ☜ Les pentes vers le piémont Cévenol

 
De nature calcaire, cette chaîne est trouée de grottes qui ont fourni des abris sûrs aux premiers hommes, plus tard ils quitteront ces grottes sombres pour s'établir dans des oppida dont il subsiste encore d'importants vestiges comme sur le sommet du San Peyre.

 ☜ San Peyre (plateau au 1er plan)

     l'oppidum au sommet ☞ 

L'époque Romaine verra la population s'établir dans la vallée pour profiter des richesses du sol, il faut dire que l'on trouve au pieds du Mont de nombreuses sources fournissant l'eau pour les hommes, les cultures, les animaux et la puissance motrice pour les moulins; les cultures de céréales trouvant leur place dans la plaine tandis que les pentes du Mont se couvrent d'oliviers et même de vignes.

Les temps redevenant peu sûrs, les puissants se remirent à construire sur les hauteurs pour se défendre, abriter les populations de leurs fiefs, surveiller les voies de communication et affirmer leur puissance.

 

Naissance du Castrum d'Allègre:

On ne connait pas la date de la création du Castrum qui doit très probablement son premier édifice, sous la forme d'une châtellenie autonome, à la famille Allègre qui lui donnera son nom.

Cet édifice primordial était, comme de juste, construit sur le point le plus élevé du site où se trouve aujourd'hui l'Ensemble Palatial dont les constructions les plus anciennes sont datées du XIème siècle, des traces de fondations de ce qui aurait pu être une tour sont visibles mais difficiles à dater.

Nous avons peu de renseignements sur les origines de la famille Allègre.

On entend parler pour la première fois, grâce au Cartulaire de Maguelonne, d'un Guillaume et d'un Guy d'Allègre comme faisant partie des témoins à l'hommage que rendit en 1163 Bernard de Ferreyroles et ses frères à Bernard Pelet, seigneur d'Alès et comte de Melgueil: 

Texte en latin de l'hommage de 1163 (traduction) ☞

Vassal rendant hommage à son Seigneur Suzerain ☟


En 1174 on trouve un Pierre d'Allègre aux côtés de Guillaume de Sabran, Bernard d'Anduze, Bermond d'Uzes et d'autres seigneurs lors d'une trêve conclue entre le comte de Toulouse et le roi d'Aragon qui se disputaient le domaine de Provence.

Un Pierre d'Allègre est cité en 1207 comme témoin d'un acte de donation effectué par Alphonse II d'Aragon ; il portait le titre de "frère Templier", il n'en fallait pas plus pour qu'au 19ème siècle les premiers essais d'historique du château en fasse une commanderie templière.

Ce sont souvent les archives de la maison de Bouquet qui nous complètent les informations parcellaires concernant la famille Allègre car elle détenait des parts dans la seigneurie de Bouquet toute proche.

Dans la fin du XIVème siècle, Bernard d'Allègre fut moine de Psalmodi et prieur du monastère de Goudargues, petit village situé à une vingtaine de kilomètres.

Vers 1399 on trouve la trace de Raymond d'Allègre, lui aussi prieur mais à l'église de la Bienheureuse Marie d'Arlendes.

Au XVème siècle et après, le patronyme d'Allègre n'est plus jamais cité, seul le lieu gardera la mémoire de ce nom jusqu'à nos jours.


Evolution du site en co-seigneurie:

S'il semble évident que la famille d'Allègre est à l'origine de la construction de la première tour seigneuriale du lieu, lorsqu'on découvre pour la première fois son nom en 1163, elle n'est déjà plus la seule propriétaire du site comme nous avons pu le voir au travers du texte de l'hommage ci-dessus.

Le site appartient déjà à cette époque à plusieurs co-seigneurs qui y possèdent une tour ou une maison noble ainsi que des terres et des droits.

En 1313 ce n'est pas moins de huit co-seigneurs qui rendent hommage au seigneur dominant à savoir Guillaume de Randon, seigneur de Luc (en Lozère) et Portes ; c'est ce que nous apprend la copie rédigée en 1421 d'un manuscrit de cette époque:

 

 

Cette situation est particulière au moyen âge Occitan car à cette époque le droit d'aînesse n'y a pas cours et celui des femmes y est identique à celui des hommes, elles se partagent donc l'héritage au même titre que leurs frères. Au fil des ans le patrimoine se morcelle et, par le jeu des mariages, certaines parcelles changent de nom.

Si le Languedoc comporte ainsi nombre de co-seigneuries, le phénomène prend à Allègre des proportions exceptionnelles puisque l'on a identifié au moins douze tours seigneuriales ou maisons nobles et bien plus de co-propriétaires, ce qui fait d'Allègre non pas un Château, même si ce vocable est utilisé pour plus de facilité de compréhension, mais un véritable Village de Chevaliers:

 


Les premiers co-seigneurs sont bien sûr souvent des familles des châteaux environnants mais au fil des siècles le cercle des nobles qui possèdent des droits sur une partie du fief d'Allègre s'est considérablement élargi.

 

                         Les seigneurs du Castrum d'Allègre

                          du XII ème au XVIII ème siècle:

                             

 

 

On peut se demander pourquoi tant de seigneurs ont continué à s'installer là au cours des siècles, le site se trouvant sur le Chemin Royal de Saint Ambroix à Uzès explique peut être cette situation sachant que l'Evêque d'Uzès fut le seigneur dominant d'Allègre et de bien d'autres places fortes de la région.


Le Castrum dans la France d'alors:

Allègre se trouve dès la première moitié du XII ème siècle dans la mouvance du comte de Toulouse Raymond V et la famille d'Allègre est citée plusieurs fois dans l'entourage immédiat de celui-ci à l'occasion d'une transaction ou d'un traité.

Plus tard, après la fin de la croisade Albigeoise, c'est l'Evêque d'Uzès qui reprendra suprême autorité sur la plupart des seigneuries de la région, dont Allègre, et à travers lui ces fiefs rejoignirent la couronne de France.

Le XII ème siècle est une période prospère en Occitanie, la plaine se couvre de cultures céréalières, les pentes d'oliviers et de vignes, de nombreux moulins s'établissent le long des ruisseaux et la forêt abondante fournit l'énergie pour les tuileries, les fours à chaux et les verreries.

C'est à partir de cette époque (et durant le XIII ème siècle si l'on se réfère à la présence de quelques pierres à bossages dans certains murs) que seront construites les plus belles réalisations du Castrum: une partie de l'ensemble Palatial, la maison Noble Est, la tour Nord-Est avec ses remarquables latrines. On construit solide et beau en faisant certainement appel à des compagnons expérimentés qui devaient voyager beaucoup ou peut-être même s'occuper de plusieurs chantiers à la fois car on retrouve des similitudes techniques dans maints châteaux de la région. A Allègre nous avons à faire à une pierre calcaire dure et compacte qui donne des parements parfaitement ajustés avec des joints tirés au fer si fins que l'on croirait que les pierres sont soudées entre elles; si personne n'était venu piller les plus belles pierres des encadrements de portes et fenêtres,ces édifices seraient quasiment intacts aujourd'hui.

☜ Jambage de la porte de la        Tour Nord-Est

 

              

   Angle de la Tour Nord-Est ☞


 

 

 

 

 

 

 

 

En ce XII ème siècle, le seigneur dominant d'Allègre était Bernard Pelet d'Alès, comte de Melgueil par son mariage avec Beatrice et dont la fille Hermessande épousa le comte Raymond VI de Toulouse ce qui conférait un important degré de considération aux seigneurs d'Allègre. 

Le XIII ème siècle verra la dominance passer à Bermond de Sauve car,au décès de Bernard Pelet, sa femme avait déshérité son fils; puis, faute de descendance, les biens de la branche de Sauve ont été transmis à Bernard d'Anduze co-seigneur d'Alès et de Portes. Dans la deuxième moitié du siècle, à la mort de Bernard XI d'Anduze, c'est sa sœur Marquèze qui hérite des biens et Allègre se retrouvera sous la dominance de Randon de Châteauneuf son époux.

Au XIV ème, Guillaume de Randon engage, en 1314, une grande partie de ses terres en faveur de Raymond-Guillaume de Budos, seigneur de Budos en Guyenne:

 

 

deux vues du château de Budos


    (Histoire du Château de Budos) 

 

 

Lequel, en 1322, achète la baronnie de Portes dont dépendait le castrum d'Allègre qui restera en partie la propriété de cette maison jusqu'au XVII ème siècle.

Lors d'un hommage des co-seigneurs du castrum, en 1313, on trouve une description des limites de la seigneurie d'Allègre:

 

  ☝ Description de la Seigneurie d'Allègre au XIV ème

 

Limites de la Seigneurie sur la carte ☞

 

 

 

 

Cette période faste ne se poursuivra pas au delà du premier quart du XIV ème siècle, le bel élan sera stoppé net par le début d'une guerre dont certainement personne à l'époque pouvait imaginer qu'elle allait durer 100 ans !.

 

Le Castum au travers de la guerre de 100 ans:

Au début de ce conflit, qui durera en réalité 116 ans, la région ne fut pas affectée directement par des combats mais en tant que vassaux du Roi de France nombre de seigneurs partirent guerroyer en Gascogne contre l'anglais " ennemi antique du roi ". Il en fut ainsi de Gaucelin d'Allègre qui disparut à jamais, ou d'André del Puech qui fut écuyer dans la compagnie de Potron de Xaintraille, un compagnon de Jeanne d'Arc. D'autres, moins enclins à aller se faire découper en tranches, donnaient de l'argent en échange comme Pierre de Hautvillard qui s'acquitta de 40 livres tournois en 1441.

Pour le castrum d'Allègre, comme pour la plupart des places fortes de la région, ordre fut donné de renforcer les fortifications. A Allègre on se mit à relier entre elles les différentes tours et maisons nobles par des courtines, la chapelle étant incorporée à la muraille; c'est à partir de cette époque que le village de chevaliers devient un castrum.

C'en est fini des belles constructions aux pierres parfaitement taillées et ajustées, on pare au plus pressé, on construit à l'économie (déjà !) il faut s'enfermer au plus vite.

  ☜ Enceinte extérieure

 

Fortification de la chapelle ☞

  

  Enceinte entre la Chapelle et la Tour Ouest

 

Courtine Sud ☞

 

 

 

 

 

 

 

 ☜ Courtine Nord

 

 

A de rares exceptions près, les murs sont élevés avec un appareil disparate entassé de manière peu ordonnée; au fil des destructions de certaines parties, les reconstructions sont faites sans aucun soin car seul compte le besoin de rétablir rapidement les défenses comme on peut le voir ci-dessous pour le mur de protection du toit de la maison Noble Est:

 

 

Le traité de Brétigny en 1360 accorda un bon nombre de provinces de France au roi d'Angleterre, cette trêve suspendit les combats mais ce ne fut toujours pas la paix pour les populations, en effet les soldats désœuvrés se regroupèrent en grandes compagnies surnommées "routiers " ou "écorcheurs" et semèrent la destruction et le pillage dans les campagnes pour compenser la perte de leur solde.

Le Languedoc bien que faisant toujours partie du royaume de France ne fut pas épargné, d'autant que certains seigneurs locaux profitaient de la situation pour soudoyer ces bandes afin qu'elles aillent semer la destruction chez quelques voisins avec lesquels ils avaient un différend. En 1376, par exemple, le seigneur d'Alès Bernard Pelet reçut dans sa ville Peyrot de Galard, qui conduisait l'une de ces grandes compagnies, afin qu'elle aille porter une action de représailles envers les habitants de Rousson avec lesquels il avait un litige.

Cette situation finit par excéder les paysans, les artisans et les miséreux qui subissaient toutes ces violences; aussi se révoltèrent-ils contre ces seigneurs qui, non content de les écraser de taxes, n'assuraient pas leur sécurité. Des groupes que l'on nomma "Tuchins" se formèrent, avec le soutien de la Bourgeoisie pour qui les affaires s'accommodaient mal de ces troubles incessants, et investirent les places fortes; ce fut le cas du castrum d'Allègre vers 1383.

Comme toujours, l'autorité et la noblesse finirent par reprendre le dessus et menèrent une répression féroce à l'encontre des Tuchins qui furent exterminés de manière effroyable.

 

Des Tuchins à nos jours:

L'épisode des Tuchins laissa le castrum en piteux état, quelques seigneurs reconstruisirent bien leurs habitations mais la recherche du confort les poussait de plus en plus à s'établir dans de nouvelles demeures dans les plaines.

Petit à petit le castrum fut abandonné par ses propriétaires qui, s'ils revendiquaient toujours une part du fief, ne séjournaient plus du tout sur place; la forteresse servit probablement encore de refuge au cours des épisodes troubles de l'histoire de la région et certaines murailles subirent quelques réparations de fortune mais, progressivement l'abandon se confirma et le castrum se transforma en granges, enclos pour les bêtes et carrière où les paysans venaient se fournir en matériaux pour leurs habitations.

Car le village continuait à vivre, des maisons furent établies au XVII ème et XVIII ème siècles sur les vestiges d'habitations médiévales et les terrains environnant étaient exploités.

C'est d'ailleurs en 1780 qu'une ancienne tour seigneuriale du XII ème siècle qui commandait la porte d'entrée du castrum, au nord de la chapelle, est achetée par un certain Jean Loubier du hameau de Boisson et transformée en habitation:

 

 

☜ extérieur de la maison Loubier

l'intérieur après restauration ☞

 

 

 

 

 

Elle sera occupée jusqu'en 1910, date du décès de Simon Loubier dernier habitant du castrum d'Allègre; le site sera alors définitivement abandonné.

 

 

☜ cette carte postale

   de 1910 montre que

   la végétation n'a pas

   envahi les abords du

   castrum qui sont encore

   le domaine des chèvres

   et des brebis.

 

 

Il n'était bien sur pas possible de vous conter ici l'histoire du castrum d'Allègre de manière exhaustive, ceux qui veulent en savoir plus trouveront moultes informations dans l'ouvrage édité par l'Office de Tourisme d'Allègre-les-Fumades: "Le Castrum d'Allègre, un village de Chevaliers" de Sophie Aspord-Mercier et Jean-Marc de Bethune.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Date de dernière mise à jour : 12/06/2013

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